C’est une des sections les plus passionnantes du NIFFF,
parce qu’elle annonce les couleurs de l’avenir et qu’elle s’améliore un fil du
temps: la Compétition SSA/Suissimage de courts métrages suisses (d’obédience
fantastique). La question revient chaque année: ces films relèvent-ils tous du
fantastique pur? Dans l’acception la plus vaste du terme, oui. Bien sûr, un
dessin animé minimaliste (noir et blanc linéaire) comme Flowerpots, de Rafael
Sommerhalder, a été présenté à Soleure sous l’étiquette suisse; il pourrait
aller à Annecy ou Hiroshima où l’on célèbre l’animation, ou ailleurs, là où il
est question de poésie, de jardinage ou de la condition humaine. A Neuchâtel,
cette histoire d’homme en pot qui se décide pour la pleine terre est estampillé
fantastique et ça ne change rien à ses mérites intrinsèques.
D’une incontestable qualité, les onze courts métrages de la sélection proposent un éventail de techniques et de thèmes témoignant d’une belle créativité. Du côté de l’animation, outre Flowerpots, on trouve Manfred, de Daniel Zwimpfer, ou l’incroyable histoire d’un sniffeur fou, un zigue affublé d’un tarbouif mahousse, un super-aspirateur bipède susceptible de s’enfiler dans les naseaux une fiancée ou un TGV; son histoire s’arrête lorsqu’il lance un défi à un éléphant et que le soleil fait les frais de leur compétition. Plus sobre, Freigut d’Anna Nuic évoque en noir et blanc la brève rencontre d’un ouvrier qui déjeune et d’une créature chimérique (chèvre squelettique) surgie des eaux. Moins convainquant sur le plan graphique, Arme Seelen de Lynn Gerlarch s’inspire d’une légende valaisanne pour esquisser une histoire de solidarité entre les vivants et les morts: parce que le berger a laissé les âmes errantes se réchauffer au coin de son feu, elles le réchauffent à leur tour le jour où l’avalanche l’engloutit.
Le petit dragon, de Bruno Collet fait partie d’une série de brefs hommages à de grands comédiens ( comme Mitchum ou Belmondo). En l’occurrence, c’est Bruce Lee qui est à l’honneur. Une figurine en plastique du mythique karateka, disparu en 1973, prend vie et se frite joyeusement avec les robots du 21e siècle.
Notre préférence va à Cédric Louis et Claude Barras pour Land of the Heads. Les deux complices (Banquise, Sainte Barbe) troussent en stop motion un conte macabre dans lequel on décapite à tour de bras. Au-dessus de ce petit monde carrébossu, la lune chante comme Tom Waits. Cruel, tendre et graphiquement splendide.
Laissons là crayons et pâtes à modeler pour se tourner vers les films tournés avec des comédiens de chair. Dans Influenza, Virginie Alexa Andrey, esquisse avec des moyens fort simples (plans fixes sur une nature déserte, hommes en combinaison vaporisant les champs, chat mort, bulletins d’information de la radio) l’angoisse d’un couple isolé dans sa maison tandis qu’une épidémie ravage la planète. Quelques clichés auteuristes (la crise du couple, la crise de la page blanche...) entachent malheureusement cette ambiance délétère. Am Galgen, de Pascal Bergamin, est un film historique à tout petit budget – trois personnages et la forêt pour décor. Pendant la guerre de Trente ans, un soldat charger de faire le guet au pied d’un gibet quitte son poste pour suivre une voluptueuse sorcière.
Antonin Schopfer manque aussi de moyens mais Déjà s’impose comme un tour de force existentiel: en quinze minutes, le réalisateur suggère l’inexorable passage du temps. On allume une cigarette, elle est déjà finie; on se lance dans la vie professionnelle, trois bouffées, voici la retraite et son horizon plus sombre encore…
Enfin, Laurent Kempf propose avec Ad Aeternum un film cyberpunk ambitieux et réussi: Bones et Fortune aiment pimenter leurs relations sexuelles de danger de mort. Elle voudrait pousser e fantasme jusqu’au bout. C’est sans risque puisque le passage à l’acte s’accomplit en réalité virtuelle. Strangulation, couteau et voici Bones qui se regarde dans le miroir et qui découvre qu’il a le visage d’un mort le passage à l’acte a lieu en réalité virtuelle. Le film évoque les réalités gigogne de Philip K. Dick. Fortiche.
Après la projection, neuf réalisateurs (Zwimpfer, Gut, Kempf, Louis, Barras, Schopfer, Collet, Gerlach et Bergamin) se retrouvent pour un débat. Ils viennent de Suisse romande, de suisse alémanique, des Grisons, ils ont étudié le cinéma à Lausanne, Genève ou Lucerne, ils présentent leur film de fin d’études ou un projet déjà professionnel, réalisé avec des bouts de ficelles ou un budget plus conséquent, avec ou sans l’aide de la confédération. Ils s’accordent pour dire que le fantastique, genre naguère snobé par les institutions, n’est plus ostracisé. La discussion tourne au procès de l’OFC, qui ne consacre que 650 000 francs annuels aux courts, mais l’on se quitte bons amis.
Il est intéressant de constate que le budget de ces onze films est proportionnels à la disparité des approches. Ils oscillent entre 20 000 francs (Am Galgen) et 270 000 francs (Land of the Heads, Petit Dragon). Déjà s’est fait pour 25 000 francs avec un coup de main bénévole des copains, mais comme le relève Claude Barras, «On consent plein de sacrifices financiers sur le premiers films, un peu moins sur le second, et puis après il faut bien vivre...». Bruno Collet explique que les trois quarts de son budget concernent la mase salariale des 25 collaborateurs professionnels.
Tout en bas de l’échelle, on trouve Takt Film de Luc Gut. Ces trois minutes expérimentales et désopilantes de chorégraphie absurde au cours desquelles deux danseurs et un joueur de balalaïka s’éclatent sur une pompe techno auraient coûté... 2 francs. Animateur du débat et superintendant du court métrage en suisse, Philippe Clivaz ne félicite pas pour autant l’auteur de cet exploit. Car il est grand temps de dépasser l’amateurisme. «Luc, j’ai envie de te dire que je ne veux pas être le premier que tu cherches à convaincre. Tu dois convaincre un producteur, ou ta mère, ou ton chien. Il ne suffit pas de faire une perle, il faut avoir une stratégie». Se professionnaliser, quoi. La remarque est valable pour tous.

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