Quand on leur demande si une chanson peut changer le monde, les chanteurs font leur sucrée, ils minaudent qu'une bluette ne saurait pas en aucun cas arrêter les chars d'assaut, que depuis le temps qu'on chante l'amour sur tous les thons la Terre devrait être un endroit sûr… Ces pudeurs les honorent, mais elle sont non avenues à l'heure où il a été prouvé qu'un papillon chilien pouvait déclencher des tsunamis sur la côte australienne rien qu'en frémissant des ailes.
En tout cas, Fish Story, de Yoshihiro Nakamura, assume sans complexe l'idée qu'une chanson peut sauver le monde. En 2012, la planète Terre vit ses dernières heures. Une comète s'apprête à la percuter. Les rues de Tokyo sont désertes, tous le monde est en train d'escalader le mont Fuji dans l'espoir d'échapper à la vague qui va submerger l'archipel. Trois individus restent impavides: un faux paralytique condamnés par un cancer et deux fans de rock pour lesquels la proximité de l'apocalypse ne doit pas empêcher les platines de tourner. Le disquaire sort Fish Story, premier et unique disque du groupe homonyme, pionniers nippons du punk, un an avant que les Sex Pistols ne proclament l'avènement du no future. "En 1975, les Beatles sont séparés, le Velvet bizarre, le futur du rock incertain", professe le disquaire. Furieusement électrique et binaire, le quatuor pousse son cri de révolte: "Si ma solitude était un poisson Il serait énorme et offensif"…
Très rare, l'album de Fish Story (aucun rapport avec Fish, ex-chanteur de Marillion, et Little Bob Story, les bluesmen du Havre) est légendaire parmi les collectionneurs de vinyles paranormaux: la chanson comporte 45 secondes de silence. On dit que pendant le solo de guitare, une femme a été assassinée. On dit encore que ceux qui vont mourir entendent son cri au-delà du silence..
La chanson nous fait remonter le temps – dans le désordre. Une virée entre copains bourrés. La fin du monde, annoncée par un faux prophète pour 1999, et reconduite à plus tard. Un détournement de ferry avec démonstration de kung fu. L'enregistrement historique de Fish Story... Cet enchâssement de récits goguenards à la chronologie perturbée renvoie au Tarantino de Pulp Fiction, embardées parodiques comprises. Le monde est miraculeusement sauvé: les bombes atomiques dont la comète est truffée (cf. Armageddon) explosent in extremis grâce aux savants calculs d'une petite mathématicienne qui et que…
Au générique de fin, la chronologie se reconstruit de A à Z, de marabout à bout de ficelle ou comment de fil en aiguille un brûlot punk inconnu a permis de pulvériser l'astre tueur. En japonais, une "fish story" (histoire de poisson) désigne une galéjade (la fameuse sardine qui bouchait le port de Tokyo…). Le film de Yoshihiro Nakamura est une fameuse, assurément. Il remporte avec aisance "the H.R. Giger Award "Narcisse" for best feature film" du NIFFF. C'est le meilleur quoi. Allez, keep on rockin' in a free world!

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