Le Neuchâtel International Fantastic Film Festival est le
petit festival qui monte, la «pièce manquante de l’offre culturelle en Suisse»
selon l’OFC. Mais la cérémonie d’ouverture de la neuvième édition n’a pas été
fantastique. Quelques discours à l’eau plate émaillé de champignaceries
diverses inscrivent sous une météo clémente ce festival qui profite... euh...
profile notre ville dans le concert des nations, ancré et soutenu par la
Confédération, et confondent Jean-Luc et Nicolas, heureusement qu’il va faire
beau ces prochains jours, et surtout bonne soirée. Seul frisson à
signaler : le fantôme de William Castle, illusionniste visionnaire auquel
la manifestation consacre une rétrospective, vient brasser les feuillets de
l’antisèche d’Anaïs Emery... Mais est-ce l’esprit d’un réalisateur décédé u la
malédiction de Neuchâtel ? Il y a deux an, le discours de Valérie Garbani s’engloutissait
à jamais derrière un haut parleur...
Par chance. Le film d’ouverture s’est avéré excellent. Réalisé par Duncan Jones, le fils de David Jones (un anglais qui a fait carrière dans la chanson sous le pseudonyme de Bowie), Moon rappelle cette vérité que Hollywood tend à oublier sous des surenchères d’effets spéciaux digitaux et d’explosions diverses : la science-fiction est avant tout une question d’idée. Et ce n’est pas par hasard si les références les plus évidentes de ce film sont les deux chefs-d’œuvre du genre, 2001 L’Odyssée de l’Espace et Blade Runner – avec peut-être une touche du Solaris de Tarkovski pour ne pas gâter les choses.
La crise énergétique que la Terre commence à éprouver a trouvé une solution sur the dark side of the moon. Des moissonneuses géantes extraient l’hélium (?) du sol de notre satellite. Assisté de Gerty, un robot multifonction, un homme veille sur les machines. Sam Bell (l’excellent Sam Rockwell) arrive au terme de son mandat de trois ans et se languit d’aller retrouver sur terre sa femme et sa petite fille. Est-ce la fatigue, la solitude? Il a des hallucinations. Devient-il fou comme les travailleurs d’Outlander? Une entité pareille à l’océan de Solaris matérialise-t-elle ses fantasmes ? Le continuum spatio-temporelle se défait-il à la manière des Glissements de temps sur Mars observés par Dick ? La réalité est trivialement productiviste et autrement métaphysique : Sam se retrouve face à son double. Ce n’est pas une hallucination, c’est un clone. Mais qui est le clone de l’autre. Chacun des deux hommes est persuadé d’être l’original. Ils commencent par s déteste, par se battre comme Caïn et Abel, avant de faire alliance et de comprendre qu’ils ne sont qu deux éléments interchangeables dans une chaîne de production, que les souvenirs de la femme aimée sont des implants de conscience. Qu’il n’y a pas de contrat de trois ans, mais une espérance de vie de trois ans – comme les répliquants de Blade Runner, à cette différence que les androïdes dans le film ralentissent et s’arrêtent comme des montres, tandis que ceux de Moon se déglinguent, partent en hémorragies violentes, vomissent si fort du sang qu’ils en perdent des molaires... Gore éprouvant, mais qui fait sens: la machine biologique se détraque épouvantablement.
A travers les rapports des clones et du robot, Moon esquisse une métaphysique de l’intelligence artificielle assez marquante. «Nous ne sommes pas programmés, nous sommes des gens», dit le clone au robot. Ce descendant mobile de HAL, l’ordinateur central du Discovery dans 2001, affiche sur son écran le smiley cher aux amateurs de SMS. Cette bouille jaune qui sourit (ou exprime une larme de compassion à point donné) sera peut-être tout ce qu’il reste de la psychologie humaine dans quelques milliers (centaines?) d’années.
Moon rejoue la scène clé de 2001 dans une tonalité différente. L’astronaute de Kubrick désactive l’ordinateur qui a commis une erreur et cherche à éliminer la composante humaine de l’expédition en retirant toutes ses plaques mémorielles, et c’est comme une meurtre. Gerty, appliquant les lois de la robotiques définies par Asimov, fait tout pour aider les êtres de chair. Il propose même à Sam de le réinitialiser pour effacer de sa mémoire les infractions commises par les clones. A travers un contact permanent avec l’ordinateur personnel, les rapports de l’homme et de la machine se sont singulièrement améliorés depuis quarante ans. Faut-il s’en réjouir?

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