Passer du rouge au bleu. Franchir la ligne rouge du manga pour s’affaler sur le sofa de la mélancolie stendhalienne. Voir Redline, de Takeshi Koike (en vision de presse), et, tout de suite après, Blue Sofa, de Lara Fremder, Pippo Delbono et Giuseppe Barelli (sur la Piazza). Le choc des cultures! La diversité du cinéma! Locarno!
Redline, c’est du full speed manga. L’aggiornamento sous amphétamines des Fous du Volant avec en guise de Satanas et Diabolo, JP, un pilote coiffé comme les Leningrad Cowboys de Kaurismäki, et Sonoshee, une jeune femme de caractère. Sous les vivats d’une foule hétéroclite où se pressent les mutants de Tatooine, les masques de Chihiro, quelques transfuges des comix américains et toute une faune de poulpes baveux et de cyborgs cuirassés, les pilotes lancent leurs bolides dans la plus folle des courses automobiles. Ils carburent à la nitroglycérine. Les autorités de la planète ont interdit cette compétition de Formule 1+++. Au lieu de bloquer les véhicules au départ, ils dépêchent des armadas de robots destructeurs et recourent même à l’arme atomique. La ténacité et l’amour triomphent.
Redline est une assez rude épreuve pour une regard qui s’est fait en lisant Tintin et en regardant Persona de Bergman… ça va trop vite pour les vieillards de plus de 40 ans. Certes, on a le temps d’admirer la splendide efficacité du graphisme. De repérer une foule d’emprunts esthétiques, y compris la pyramide de la Foire aux Immortels, de Bilal. Et même, sporadiquement, de s’enthousiasmer pour certaines idées de cette fresque cyberpunk: les dirigeant immergés dans une banque de données liquide, les interactions de l’homme et de la machine, l’énergie nucléaire représentée sous la forme d’un avorton plasmatique qui enfle monstrueusement avant d’exploser en boule de feu qu’étreint sauvagement un Léviathan polyophtalme… Mais cet animé va trop vite, ça fait trop de bruit…Aux antipodes de ce manifeste extrémiste du Manga Impact, Blue Sofa propose une méditation sur la finitude. Tous les jours, depuis le décès du père, trente ans auparavant, Dorota, Mordechaj et Tadeusz Baczynski consacrent trois heures, de 17 à 20 heures, à attendre la mort, assis sur le sofa bleu. Cette routine du memento mori leur garantit d’éviter les surprise : la Faucheuse ne saurait les cueillir ailleurs. Hélas ! Nul ne sait l’heure… Il y a un quatrième frère, Léopold (joué par Bobo, le copain sourd et oligophrène de Pippo Delbono), banni de la famille. Un jour, il pourra s’asseoir à son tour sur le sofa, en compagnies de trois urnes funéraire. C’est le début d’un autre court métrage, qui pourrait s’appeler Orange Sofa. En vingt minutes parsemées de coccinelles et rythmées par l’implacable tic-tac du métronome, les auteurs signent un poème métaphysique dont la profondeur n’a d’égal que la légèreté.

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