On pourrait croire que la science-fiction est totalement incompatible avec l'approche documentaire. Michael Madsen récuse brillamment ce préjugé avc Into Eternity qui ne relève pas du space op' mais de la hard science et de la dystopie. Le cinéaste danois s'intéresse à l'enfouissement des déchets radioactifs à travers un des plus grands chantiers de l'histoire de l'humanité: Onkalo – ce qui signifie "lieu caché". Au fond de la Finlande, on creuse cinq kilomètres de galeries plongeant à 500 mètres sous la surface du sol. Le chantier a commencé il y a vingt ans, il durera encore cent ans. On y enfouira quelques milliers de tonnes de déchets nucléaires (on en aurait déjà produit entre 200 et 300 000 tonnes…), et puis on bétonne tout et on laisse l'oubli descendre sur la tombe.
La radioactivité dure 100 000 ans. Que faisait l'être humain il y a cent mille ans? Il chassait avec son couteau en silex. Les pyramides égyptiennes ont 4000 ans et nous n'avons pas percé tous leurs secrets. A quelques reprises, Michael Madsen s'éclaire avec une allumette et s'adresse à nos lointains descendants avec des accents prophétiques. "L'Homme a acquis un pouvoir si fort qu'il ne peut l'éteindre. Il l'enfoui au fond du sol pour qu'il y brûle à jamais", dit-il.
Les physiciens, les géologues, les bétonneurs, mais aussi les sémiologues qui travaillent sur le projet n'ont qu'une certitude: rien n'est sûr. "A la surface, l'horloge va vite, sous le sol, est beaucoup plus lente", hasarde l'un. L'Empire romain est retourné à la poussière. Au cours des cent dernières années, il y a eu deux guerres mondiales. La terre tremble…
En supposant qu'Onkalo résiste pendant 100 000 ans, comment évaluer la variable humaine. Faut-il flanquer le site de signaux d'avertissement? En quelle langue? Plus personne ne lit les hiéroglyphes de l'Egypte ancienne… Faut-il construire des décors épineux qui inspirent la crainte? Ou au contraire laisser les cavernes radioactives sortir des mémoires?. Comment gérer la curiosité des hommes, pilleurs de tombes avérés, qui risquent d'être attirés par les métaux entreposés? Un des spécialistes hasarde que l'humanité future risque ben de perdre les techniques de forages permettant de forcer Onkalo, scellé comme le tombeau d'un pharaon. Maigre espoir. A nouveau, une seule certitude: l'ultime lueur de notre civilisation sera un feu invisible susceptible de détruire enfants, animaux et plantes au siècle des siècles.
Michael Madsen filme de véritables explosions souterraines qui résonnent gravement et se prolongent, terrifiantes, en épaisses volutes de poussière. Des mélopées étranges (Kraftwerk, Sibelius. Phil Glass, Arvo Pärt…) résonnent dans les catacombes de l'énergie nucléaire, et au finale de cet opéra des profondeurs abominables, une silhouette en combinaison tire un lourd rideau et pénètre plus avant dans le profondeurs de la terre, à où dort le Balrog, euh, le feu inextinguible… Plus fort que la science-fiction!