L’autre jour, dans Libération, Frans de Waal, primatologue, disait : «L’empathie caractérise tous les mammifères». Sauf Lou Reed, peut-être. Des ombres délétères de la Factory où il a fait ses premières armes musicales au sein du Velvet Underground aux concerts secs comme des coups de trique de ces dernières années, des arrangements veloutés et vénéneux de Berlin aux riffs métalliques du rock le plus dur, des amours de cuir vêtues au compagnonnage avec la seringue, le Rock n’Roll Animal a poussé plus de cris de haine (Kill Your Sons) et davantage célébré le néant (Heroin) qu’il n’a tendu la main à son prochain.
Mais les temps changent. A 68 ans, Lou Reed s’humanise – peut-être sous l’influence positive de sa femme, la lumineuse Laurie Anderson. En témoigne Red Shirley, son premier film qu’il a présenté hier soir en première mondiale à Visions du Réel – avec une heure de retard, star system exige. Physiquement, le vieux Lou ne tient pas une forme éblouissante. Hormis une confortable bedaine, il est d'une maigreur de vieux junk; il boitille sur des guibolles comme des allumettes dans le jeans qui tire-bouchone. Son visage est creusé de plis profonds. Sex, dugs & rock n’roll, ça use.
Ce moyen métrage se concentre sur Shirley, la cousine centenaire du chanteur. Pendant deux jours, il s'est entretenu avec elle devant l'objectif. Elle est née en avril 1909, en Pologne. Quand elle a 19 ans, son père l’expédie au Canada. Elle débarque à Montréal où elle ne reste qu’un semestre: elle trouve la ville trop «provinciale». Avec ses deux valises et sa mandoline, elle prend le train pour New York. Elle travaille dans la haute couture. Elle parle fièrement de la robe qu’elle a cousue pour Liza Minelli. Elle montre le coussin tout élimé qu’elle a brodé dans sa jeunesse. Elle participe de près aux luttes syndicales et cette activité lui vaut son surnom de Shirley la rouge. Sa famille est restée en Europe, «et Hitler s’est occupé d’eux», dit-elle sobrement. Elle retrouve plus tard deux sœurs survivantes, sionistes en Palestine. Elle a participé à la marche pour les droits civiques des Noirs; Mahalia Jackson a chanté le gospel. "C’était tellement émouvant. L’écouter chanter, c’était comme vivre une vie entière», dit la vieille dame. Lou Reed garde cette phrase comme mot de la fin.
Red Shirley n'est certes pas le plus grand film de tous les temps, mais il est indéniablement émouvant, efficacement renforcé d'une bande son qui fait la part belle aux larsen du Metal Machine et ponctué d'arrêts sur image permettant au spectateur de ne "pas rater une belle expression". La cinéaste Molly Dineen, membre du jury, salue la qualité formelle du film, la qualité unique de la profondeur de champ; Lou Reed a l’air touché par le compliment. Il dit n'avoir passé derrière la caméra que pour "préserver la mémoire de Shirley et donner à d’autres gens l’occasion de la rencontrer», n'était pas sûr que sa vieille cousine pût intéresser un autre public que lui-même. A la terrasse d'un café new-yorkais, il a montré des extraits à Bernard Comment. L'écrivain suisse l'a vivement encourage à aller au bout du projet, car "l'histoire de Shirley est une métaphore du 20e siècle".
Et le voilà ce soir, charmé par le "nice" théâtre de Marens, répondant d'assez bonne grâce aux questions de Jean Perret. Il ne se sent pas plus cinéaste que musicien ou écrivain; il ne sait d'ailleurs pas comment il se sent. Il a toujours aimé le cinéma, comme toute le monde, mais n'a pas l'intention de refaire un film. Seule Shirley pouvait l'inspirer. Il l'aime sa vieille Shirley, il la touche pendant les entretiens, comme pour s'assurer de sa présence – tiens? même Lou Reed est capable d'empathie…. Non il n'a pas montré le film à Shirley, prétextant que sa vue et son ouïe sont trop basses pour s'éviter des reproches
Il lit trois textes, All Tomorrow's Parties, The Day John Kennedy Died et Romeo Had Juliet. Enfin, lire, le mot est fort. Il marmonne, grommelle, grumbles en v.-o. Il n'a pas le génie locutoire de Leonard Cohen récitant If It Be Your Will, de Patti Smith scandant Horses ou de Roberto Benigni déclamant les chants La Divine comédie. Il est Lou Reed, prince des grognons. Mais il n'est pas trop mécontent de sa soirée, car il accepte que le public l'interroge. L'exercice commence mal. Une spectatrice demande ce qu’est devenue la mandoline de Shirley. Lou tire la gueule. "Je me demande si c’est une bonne idée que je réponde au public. Question suivante». Il a tort: cette mandoline dont Shirley, immigrée de 19 ans, a appris à jouer à Montréal et qu’elle tenait à la main quand elle est partie à New York est un emblème de son âme. L’a-t-elle cassée ? Perdue ? A-t-elle renoncé à en jouer ? Cela méritait réponse.
Quelle amertume dans vos lignes …
Mais je voulais vous demander simplement ceci : confirmez-vous le « star system oblige » sachant que ce qui a induit le retard sur l’horaire est le fait que Lou Reed soit parti le matin même de Londres (il s’y produisait la veille) en train, puis qu’il ait manqué sa correspondance TGV à Paris ?
Oui, il a donc voyagé toute la journée en train pour être présent, alors qu’il aurait simplement pu annuler sa participation à Visions du Réel. Et je me demande : peut-être aurait-ce été cette attitude-là, celle du star system …
Merci malgré tout d’avoir su regarder « Red Shirley » avec un regard libre de tout cliché.
Oui, Lou Reed est capable d’empathie, et pas uniquement face à sa cousine Shirley. Ca, je peux en témoigner personnellement.
L
PS : il a lu quatre textes. Entre All Tomorrow's Parties et The Day John Kennedy Died, il y a eu I’ll Be Your Mirror. Edifiant.
Rédigé par : Lisa | 22 avril 2010 à 12:57
Parfait, ce post est très intéressant et je rejoins particulièrement votre opinion
Rédigé par : Voyance par téléphone | 03 mai 2010 à 18:15
Je veux juste vous dire merci pour les informations que vous avez partagés.
Rédigé par : voyance | 03 mai 2010 à 18:16
Juste continuer à écrire ce genre de poste. Je serai votre lecteur fidèle. Merci
Rédigé par : astrologie | 03 mai 2010 à 18:16
J’aime beaucoup ce blog car vous êtes un de ceux qui a le plus de recul par rapport “au monde virtuel”…
Rédigé par : cabinet de voyance | 03 mai 2010 à 18:17
Ce site est merveilleux,merci de nous proposé des photos
Rédigé par : Voyance par telephone | 03 mai 2010 à 18:18
bonjour
j'adore vraiment ce que vous faites je me demande comment j'ai pu rater votre blog
Rédigé par : question voyance | 03 mai 2010 à 18:18
Je prends toujours autant de plaisir à les lire, et j'espère qu'il y en aura plusieurs dizaines de milliers derrière.Bises, et bon courage
Rédigé par : tarot gratuit | 03 mai 2010 à 18:19