A l’époque où Woody Allen tournait ses premiers films. New York était une ville sale et dangereuse. Le cinéma du petit binoclard volubile voyait au-delà des apparences et proposait une vision romantique de Manhattan, nimbée de la lumière dorée de l’automne. Costume de tweed, papiers peints grèges, galeries, tout n’est que luxe, calme et volupté dans le décor des films de Woody Allen, et certains donneurs de leçons lui ont reproché l’absence de toute personne de couleur dans ses œuvres. Le crime n’est apparu qu’en 1993 avec Meurtre Mystérieux à Manhattan, suivi de Coups de feu sur Broadway. Une prostituée noire a fait sensation au détour de Harry dans tous ses états. Le cinéaste s’est rapproché de la réalité du monde. Et puis son inspiration a décliné et il s’en est allé chercher en Europe un second souffle.
Dans Scoop, Match Point ou Le rêve de Cassandre, il met en scène une Angleterre qui n’est pas celle que filment Ken Loach ou Mike Leigh. On y voit de grands bourgeois amateurs de musique lyrique et de golf. Même chanson pour l’Espagne de carte postale de Vicky Cristina Barcelona.
C’est au tour de Paris d’être revisité dans le prisme mordoré de Woody Allen. Un Paris comme on l’a jamais vu, sans SDF, sans trafic automobile, sans stress. De riches Américains s’y déplacent en limousine, mangent dans des restaurants d’un luxe époustouflant, dorment dans des draps de soie, visitent les trésors culturels, Versailles, le jardin de Monet, le musée Rodin, Carla Bruni… Le première dame de France y tient le rôle d’une guide, elle a droit à deux scènes (la troisième, au marché traditionnel, rayon des légumes, qui d’après les photos de tournage, s’annonçait palpitante, a été coupée au montage. Pourtant, Mme Sarkozy est une excellente actrice, Woody Allen l’a répété sur tous les tons. Le financement de son prochain film français ne devrait pas être difficile...)
Assez digressé et trêve d’ironie. Minuit à Paris est calme, luxueux et voluptueux sous un ciel peint par Van Gogh. Même le marché aux puces s’avère riant et lumineux ; on y trouve des disques rares de Cole Porter, la brocanteuse est jeune, jolie, sympathique et anglophone…
Gil Pender (Owen Wilson), scénariste à succès pour la télé se rêvant romancier, est à Paris avec sa fiancée et les parents d’icelle, deux Républicains tendance Tea Party que le cinéaste n’épargne pas de ses traits. Ils n’aiment pas Paris, Gil, lui, en est fou – surtout du Paris des années 20, vivier des avants-gardes et capitale des Américains exilés.
Un soir qu’il déprime seul à l’ombre d’un réverbère, une vieille voiture s’arrête. Les occupants le hèlent. Il s’agit de F.Scott Fitzgerald et Zelda. Ils l’emmènent dans une party où Cole Porter chante, ils dansent le charleston, ils finissent au bistrot avec Hemingway et… retour à 2011.
La nuit suivante, Gil se réinvite dans les roaring twenties. Il soumet son roman nostalgique à Gertrud Stein («On dirait presque de la science-fiction», lui dit-elle), il rencontre Salvador Dali, Man Ray, Picasso et surtout Adriana (Marion Cotillard), modèle et amante du peintre pour laquelle il éprouve un tendre sentiment réciproque. Mais elle, ce qu’elle biche vraiment, c’es la Belle-Epoque. Les glissements temporels s’amplifient, les voici au French Cancan avec Gauguin et Toulouse-Lautrec…
Bien sûr, il y a quelques gags souriants, allusions culturelles amusantes. Par exemple, Gil souffle à Buñuel le pitch de L’Ange exterminateur. Le fantasme de remonter le temps est extrêmement répandu et Woody Allen lui donne une forme plaisante, rappelant avec Faulkner que «le passé n’est jamais mort ni même passé», mais concluant avec cette morale pleine de bon sens selon laquelle rien ne vaut le moment présent – et l’amour d’une humble brocanteuse anglophone.
A 76 ans, Woody Allen peut difficilement incarner d’un jeune homme romantique. Il a confié le rôle de Gil Pender à Own Wilson, acteur insipide mais toutefois agaçant. Celui-ci adopte la diction, le timbre, les intonations de son metteur en scène. Mais les punchlines désopilantes dans la bouche de Woody Allen perdent leur acuité lorsqu’un autre les prononce.
Il a amené la politesse du désespoir à son plus haut point d’accomplissement. Désormais essoufflé, Woody Allen recycle son univers. Sa comédie romantique parisienne rassure les bourgeois du 16e et comble d'aise la compagnie des bateaux-mouches qui vont sur la Seine...