Lire Le Chat du Rabbin est une façon d’approcher le bonheur. En cinq tomes dessinés attestant d’une immense liberté narrative, Joan Sfar renoue avec l’essence du conte philosophique voltairien et les plus belles pages d’Albert Cohen pour faire de la théologie en s’amusant. Sur les pas feutrés d’un oriental aux grands yeux verts, le dessinateur évoque avec une tendresse sarcastique le temps où les cultures juive et arabe vivaient en paix sur le pourtour de la Méditerranée.
Dans cet apocryphe des 1001 Nuits, le chat du rabbin Sfar mange le perroquet de son maître et acquiert la parole. Mais les premiers mots qu’il articule sont un mensonge - «Ce n’est pas moi qui ai mangé le perroquet...» -, car il est comme tous les chats, câlin et fourbe, et comme dit un imam, «donne la parole à un âne, il reste un âne». Le chat est amoureux de Zlabya, la fille du rabbin ; mais le rabbin ne veut pas laisser le félin trompeur corrompre la jeune femme. Pour rentrer en grâce, le chat parlant demande à faire sa bar-mitsva. Il s’ensuit une désopilante querelle théologique avec un rabbin intégriste et des rebondissements qui emmènent nos héros jusqu’aux sources du Nil, dans les murs de la mythique Jérusalem noire...
Le cinéma, Sfar connaît et l’a brillamment prouvé l’an dernier avec Gainsbourg (Vie héroïque). Porter à l’écran Le Chat est un exercice plus difficile. Parce que Sfar a dû se défaire de son personnage, le laisser en d’autres mains, celle des animateurs, lui trouver une voix, forcément différente de celle que le lecteur entend quand il lit les albums (c’est François Morel, ex-Deschiens, ô amusant paradoxe, qui s’y colle, plutôt bien). Il a dû élaguer la matière, se concentrant sur les tomes 1 (La Bar-Mitsva), 2 (Le Malka des Lions) et 5 (Jérusalem d’Afrique), sacrifiant le 3 (L’Exode, voyage à Paris sous la pluie) (Le Paradis terrestre ou les contes philosophiques du Malka), sacrifier des personnages (comme le mari de Zlabya) ou des épisodes. Il a aussi dû canaliser son imagination. On produit une seconde et demi d’images animées par jour, le temps pour Sfar de produire... combien de dessins? 100? 200? Plus? Et puis le cinéma exige plus de rigueur que la BD. Les décors sont fixes, les couleurs ne peuvent pas changer d’un plan à l’autre, elles sont tenues à un brin de logique. Pauvre Sfar, disciple des «neiges vertes» chantées par Rimbaud qui enseigne que la couleur 1. Doit toujours déborder du cerne 2. Ne jamais correspondre à la réalité. Contraint à un rien de discipline, le Chat n’a pourtant rien perdu de son élégance graphique et de son insolence dialectique.
On objectera que le rythme lent, les discussions philosophiques risquent d’ennuyer les têtes blondes. Tant pis pour ces petites scorpions rompus au rythme trépidant de L'Age de Glace 1, 2 & 3. Pas besoin de lire la Torah et le Talmud pour aller voir le film de Sfar. Il suffit d’ouvrir son coeur, de laisser ses préjugés à l’entrée, de se laisser porter par les couleurs et la musique vives – et rire aussi quand, au Congo, un reporter belge à houppette (voix de François Damiens !) bavoche son catéchisme colonialiste.
Quant à l’inévitable 3D, elle est douce et inutile. L’essentiel est de toute façon invisible pour les yeux