Le coin de l'écran

En marge des films qui sortent avec fracas et des stars qui brillent, fleurissent des jardins secrets qui sont faits de rencontres, d'anecdotes, de souvenirs, d'histoires drôles, de rêveries, de correspondances poétiques... Ce sont les vrais bonus du cinéma.

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«Le Chat du Rabbin»

Charabbin
Lire Le Chat du Rabbin est une façon d’approcher le bonheur. En cinq tomes dessinés attestant d’une immense liberté narrative, Joan Sfar renoue avec l’essence du conte philosophique voltairien et les plus belles pages d’Albert Cohen pour faire de la théologie en s’amusant. Sur les pas feutrés d’un oriental aux grands yeux verts, le dessinateur évoque avec une tendresse sarcastique le temps où les cultures juive et arabe vivaient en paix sur le pourtour de la Méditerranée.

Dans cet apocryphe des 1001 Nuits, le chat du rabbin Sfar mange le perroquet de son maître et acquiert la parole. Mais les premiers mots qu’il articule sont un mensonge - «Ce n’est pas moi qui ai mangé le perroquet...» -, car il est comme tous les chats, câlin et fourbe, et comme dit un imam, «donne la parole à un âne, il reste un âne». Le chat est amoureux de Zlabya, la fille du rabbin ; mais le rabbin ne veut pas laisser le félin trompeur corrompre la jeune femme. Pour rentrer en grâce, le chat parlant demande à faire sa bar-mitsva. Il s’ensuit une désopilante querelle théologique avec un rabbin intégriste et des rebondissements qui emmènent nos héros jusqu’aux sources du Nil, dans les murs de la mythique Jérusalem noire...

Le cinéma, Sfar connaît et l’a brillamment prouvé l’an dernier avec Gainsbourg (Vie héroïque). Porter à l’écran Le Chat est un exercice plus difficile. Parce que Sfar a dû se défaire de son personnage, le laisser en d’autres mains, celle des animateurs, lui trouver une voix, forcément différente de celle que le lecteur entend quand il lit les albums (c’est François Morel, ex-Deschiens, ô amusant paradoxe, qui s’y colle, plutôt bien). Il a dû élaguer la matière, se concentrant sur les tomes 1  (La Bar-Mitsva), 2 (Le Malka des Lions) et 5 (Jérusalem d’Afrique), sacrifiant le 3 (L’Exode, voyage à Paris sous la pluie) (Le Paradis terrestre ou les contes philosophiques du Malka), sacrifier des personnages (comme le mari de Zlabya) ou des épisodes. Il a aussi dû canaliser son imagination. On produit une seconde et demi d’images animées par jour, le temps pour Sfar de produire... combien de dessins? 100? 200? Plus? Et puis le cinéma exige plus de rigueur que la BD. Les décors sont fixes, les couleurs ne peuvent pas changer d’un plan à l’autre, elles sont tenues à un brin de logique. Pauvre Sfar, disciple des «neiges vertes» chantées par Rimbaud qui enseigne que la couleur 1. Doit toujours déborder du cerne 2. Ne jamais correspondre à la réalité. Contraint à un rien de discipline, le Chat n’a pourtant rien perdu de son élégance graphique et de son insolence dialectique.

On objectera que le rythme lent, les discussions philosophiques risquent d’ennuyer les têtes blondes. Tant pis pour ces petites scorpions rompus au rythme trépidant de L'Age de Glace 1, 2 & 3. Pas besoin de lire la Torah et le Talmud pour aller voir le film de Sfar. Il suffit d’ouvrir son coeur, de laisser ses préjugés à l’entrée, de se laisser porter par les couleurs et la musique vives – et rire aussi quand, au Congo, un reporter belge à houppette (voix de François Damiens !) bavoche son catéchisme colonialiste.

Quant à l’inévitable 3D, elle est douce et inutile. L’essentiel est de toute façon invisible pour les yeux 

 

Rédigé le 01 juin 2011 | Lien permanent | Commentaires (19) | TrackBack (0)

"Minuit à Paris"

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A l’époque où Woody Allen tournait ses premiers films. New York était une ville sale et dangereuse. Le cinéma du petit binoclard volubile voyait au-delà des apparences et proposait une vision romantique de Manhattan, nimbée de la lumière dorée de l’automne. Costume de tweed, papiers peints grèges, galeries, tout n’est que luxe, calme et volupté dans le décor des films de Woody Allen, et certains donneurs de leçons lui ont reproché l’absence de toute personne de couleur dans ses œuvres. Le crime n’est apparu qu’en 1993 avec Meurtre Mystérieux à Manhattan, suivi de Coups de feu sur Broadway. Une prostituée noire a fait sensation au détour de Harry dans tous ses états. Le cinéaste s’est rapproché de la réalité du monde. Et puis son inspiration a décliné et il s’en est allé chercher en Europe un second souffle.

Dans Scoop, Match Point ou Le rêve de Cassandre, il met en scène une Angleterre qui n’est pas celle que filment Ken Loach ou Mike Leigh. On y voit de grands bourgeois amateurs de musique lyrique et de golf. Même chanson pour l’Espagne de carte postale de Vicky Cristina Barcelona.

C’est au tour de Paris d’être revisité dans le prisme mordoré de Woody Allen. Un Paris comme on l’a jamais vu, sans SDF, sans trafic automobile, sans stress. De riches Américains s’y déplacent en limousine, mangent dans des restaurants d’un luxe époustouflant, dorment dans des draps de soie, visitent les trésors culturels, Versailles, le jardin de Monet, le musée Rodin, Carla Bruni… Le première dame de France y tient le rôle d’une guide, elle a droit à deux scènes (la troisième, au marché traditionnel, rayon des légumes, qui d’après les photos de tournage, s’annonçait palpitante, a été coupée au montage. Pourtant, Mme Sarkozy est une excellente actrice, Woody Allen l’a répété sur tous les tons. Le financement de son prochain film français ne devrait pas être difficile...)

Assez digressé et trêve d’ironie. Minuit à Paris est calme, luxueux et voluptueux sous un ciel peint par Van Gogh. Même le marché aux puces s’avère riant et lumineux ; on y trouve des disques rares de Cole Porter, la brocanteuse est jeune, jolie, sympathique et anglophone…

Gil Pender (Owen Wilson), scénariste à succès pour la télé se rêvant romancier, est à Paris avec sa fiancée et les parents d’icelle, deux Républicains tendance Tea Party que le cinéaste n’épargne pas de ses traits. Ils n’aiment pas Paris, Gil, lui, en est fou – surtout du Paris des années 20, vivier des avants-gardes et capitale des Américains exilés.

Un soir qu’il déprime seul à l’ombre d’un réverbère, une vieille voiture s’arrête. Les occupants le hèlent. Il s’agit de F.Scott Fitzgerald et Zelda. Ils l’emmènent dans une party où Cole Porter chante, ils dansent le charleston, ils finissent au bistrot avec Hemingway et… retour à 2011.

La nuit suivante, Gil se réinvite dans les roaring twenties. Il soumet son roman nostalgique à Gertrud Stein («On dirait presque de la science-fiction», lui dit-elle), il rencontre Salvador Dali, Man Ray, Picasso et surtout Adriana (Marion Cotillard), modèle et amante du peintre pour laquelle il éprouve un tendre sentiment réciproque. Mais elle, ce qu’elle biche vraiment, c’es la Belle-Epoque. Les glissements temporels s’amplifient, les voici au French Cancan avec Gauguin et Toulouse-Lautrec…

Bien sûr, il y a quelques gags souriants, allusions culturelles amusantes. Par exemple, Gil souffle à Buñuel le pitch de L’Ange exterminateur. Le fantasme de remonter le temps est extrêmement répandu et Woody Allen lui donne une forme plaisante, rappelant avec Faulkner que «le passé n’est jamais mort ni même passé», mais concluant avec cette morale pleine de bon sens selon laquelle rien ne vaut le moment présent – et l’amour d’une humble brocanteuse anglophone.

A 76 ans, Woody Allen peut difficilement incarner d’un jeune homme romantique. Il a confié le rôle de Gil Pender à Own Wilson, acteur insipide mais toutefois agaçant. Celui-ci adopte la diction, le timbre, les intonations de son metteur en scène. Mais les punchlines désopilantes dans la bouche de Woody Allen perdent leur acuité lorsqu’un autre les prononce.

Il a amené la politesse du désespoir à son plus haut point d’accomplissement. Désormais essoufflé, Woody Allen recycle son univers. Sa comédie romantique parisienne rassure les bourgeois du 16e et comble d'aise la compagnie des bateaux-mouches qui vont sur la Seine...

 

Rédigé le 24 mai 2011 | Lien permanent | Commentaires (21) | TrackBack (0)

"L'Arbre de Vie"

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«Où étais-tu quand je posais les  fondements de la terre?» En exergue de son psaume, Terrence Malick accroche une question tirée du Livre de Job, qui interroge la justice divine et la nature de la souffrance. La malédiction de Job, le juste écrasé par un sort injuste, jette son ombre sur tous les hommes mortels, sur Terrence Malick et sur les personnages de L’Arbre de Vie, poème mystique palmé d’or à Cannes.

«Où étais-tu quand je posais les  fondements de la terre?», demande Dieu au spectateur «Dans mon fauteuil, devant l’écran», Lui répond celui-ci. Car en 2 h 18, The Tree of Life raconte l’alpha et l’omega, du Fiat Lux au Jugement Dernier, ainsi qu’une chronique de la vie en Amérique dans les années 50.

Eclosion de lumière, comme un iris flou qui s’ouvre. Le premier mot est une supplique off, «Brother”. Le malheur frappe d’emblée: un enfant, un frère est mort. «Le Seigneur donne et le Seigneur prend». Quarante ans plus tard, dans sa tour de verre (il est architecte dans une mégapole), Jack (Sean Penn) se souvient.

Mais d’abord une page de publicité pour la Genèse. Les volutes que forment les oiseaux migrateurs dessinent des lemniscates dans le ciel. Les forces telluriques se déchaînent, les volcans crachent la lave et des rouleaux de fumée. Aurores boréales, quasars, nuées stellaires dessinent des mantra ronds comme des méduses, à moins que ce ne soit des cieux coruscants pour Michel-Ange, ou simplement des motifs de batik. C’est l’aube de la Terre, la valse des microorganismes, un plésiosaure échoué sur une plage... Voici Jupiter et ses lunes, là où le voyage «au-delà de l’infini» commence dans 2001, L’Odyssée de l’Espace, qui dessinent un ventre rond et un nombril. Splendide, l’inspiration visuelle de Terrence Malick trébuche parfois sur des symboles faciles et une esthétique digne de Yann-Arthus Bertrand.

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Retour sur terre, dans le Texas des années 50, avec la famille O’Brien. Le père (Brad Pitt) pense qu’il est vertueux. Il aime la musique, joue de l’orgue à l’église. Il est très pieux, il éduque ses fils avec rudesse pour les préparer à la violence sociale. Cet emblème de l’American way of life a une face d’ombre il aime le poker, il est colérique, orgueilleux. Sa femme (Jessica Chastain) est toute en douceur et en rousseur. Leurs enfants sont trois garnements comme les autres. Jack l’aîné est une brute en herbe, son cadet est plus sensible, plus artiste. Le troisième... Mais y en a-t-il jamais eu un troisième? Sa mort par noyade est évoquée en quelques images, des jeux au cimetière. Le refus de toute linéarité temporelle embrouille les choses : le kid était là, il n’est plus là, il est de nouveau là – à moins que ce soit un petit voisin...

Dans cette section de nature autobiographique, Terrence Malick démontre toute la puissance de son cinéma. La litote, la suggestion, l’ellipse sont ses figures préférées – qu’on se souvienne, dans Le Nouveau Monde, de l’indifférence avec laquelle il glissait sur la scène du «rescue» (quand Pocahontas sauve le Captain Smith) qui fonde la mythologie du Bon Sauvage. Il suspend les scènes avant l’acmé. «Tu ne refera jamais ça !», gronde la mère, sans que l’on sache clairement à quel manquement elle se réfère. Il surprend des gestes que tous les enfants du monde ont fait comme de laisser flotter une main au vent par la portière de la voiture. Il rapporte l’insouciance et la cruauté des jeunes années : les gamins se jettent avec délice dans le brouillard de DDT dont la voirie nappe la route, ils attachent une grenouille à une fusée. Il n’y a pas de hiérarchie entre les réminiscences et les scènes oniriques (la maman dans le cercueil de verre de Blanche-Neige), entre un amusement badin et une explosion de violence familiale: devant l’éternité, tous les souvenirs sont égaux. A démantibuler la chronologie, Malick atteint à l’abstraction, à l’universalité. Ses souvenirs relèvent de la mémoire collective, nourrie par des centaines de livres et de films – ce gosse qui marche le long de la voie ferrée, ne l’a-t-on pas rencontré chez Stephen King, dans Stand By Me?

La famille O’Brien est chassée du paradis. L’usine ferme, on doit déménager, l’enfance commencée dans des jeux d’eau limpides et des étés clairs se termine en colère contre le père et regrets amers de ne pas avoir su voir la splendeur du monde – la nature omniprésente, palpitante des films précédents, puisque même le champ de bataille de La Ligne Rouge foisonnait d’oiseaux et de reptiles multicolores, s’est ratatinée. Les bêtes (grenouille, lézard) sont en voie de disparition et servent d’exutoire à la cruauté enfantine.

Retour sur Jack adulte qui, passant la porte, entre dans la lumière blanche et, au bord de l’océan, se retrouve dans la grande parade de la vie. Le père honni, la mère adorée, le(s) frère(s) disparu(s), et tous les figurants de son existence sont là, réconciliés dans ce qui ressemble à un vaste baptême marin – car la vie est née dans l’écume et elle retournera à l’écume?

La musique d’Alexandre Desplat est superbe, pleine de noblesse, mais jamais emphatique ou tonitruante. Tant mieux. Sans elle, on risquerait de ne plus voir que le ridicule de l’affaire. Ces symboles éculés, champs de tournesol, un loup de carnaval coulant dans l’eau... Et que dire de ce cadre de porte au milieu de nulle part, le plus navrant des clichés surréalistes? L'Arbre de Vie doit se filmer à hauteur d'homme. C'est la seule façon de faire passer l'idée du divin à l'écran. En revanche, montrer un bébé Parasaurolophus épargné par un velociraptor il y a 100 millions d'années (Aimez-vous les uns les autres, les dinosaures aussi...) laisse pantois...

 

Rédigé le 24 mai 2011 | Lien permanent | Commentaires (23) | TrackBack (0)

Visons du Réel: final tsigane

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Au terme d’une cérémonie de remise des prixun tantinet longuette (1 h 45 quand même), il est apparu qu’une multitude de récompenses et de mentions spéciales ont été attribués aux films présentés à Visions du Réel. On abservera que nombre de femmes ont été primées, dont Tatiana Huezo Sánchez qui remporte le grand Prix La Poste du Meilleur long métrage pour El Lugar Mas Pequeño (Mexique), Mercedes Alvarez pour son essai sur l’économie globalisée Mercado de Futuros (Espagne)  encore Yamina Zoutat, Vaudoise de Paris, émue de toucher le Prix Création Société suisse des auteurs (SSA)/Suissimage pour son premier film, Les Lessiveuses à son premier passage dans un festival.

An African Election remporte le prix du public. Récompense d’autant plus savoureuse, relève son réalisateur, Jarreth Merz, que tous les distributeurs lui ont expliqué qu’il n’y avait pas de public pour ce film…

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Visions du Réel se termine en musique avec Gypsy Spirit de Klaus Hundsbichler. Virtuose de la guitare, Harri Stojka, Rom de Vienne, part avec son ami le violoniste Mosa Sisic au Rajastan chercher ses racines musicales profondes. Rencontrant des joueurs de sitar et de tablas, ils comprennent qu’e leur musique vient de très loin et du fond des âges. De beaux moments musicaux et pas mal d’humour liés à la personnalité des deux globe-trotters, plus cool tu meurs…

Rédigé le 14 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (12) | TrackBack (0)

Visions du Réel: "Nous Princesses de Clèves"

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La Princesse De Clèves
(1678) de Madame de La Fayette a l’honneur d’énerver Nicolas Sarkozy. Pour le premier président illettré de l’histoire de France, le premier grand roman de la littérature française symbolise tout ce qu’il vomit (intelligence, culture, raffinement, belle langue, mélancolie…) parce que ça ne produit pas de profit à court terme, parce que c’est vieux, poussiéreux. Lire, pour les agités de son acabit, c’est déjà du temps perdu. Alors un roman du 17e siècle… Sarko le minus ne verra sans doute jamais Nous, Princesses de Clèves et, s’il le voyait, il ne le comprendrait sans doute pas.

Axé sur l’œuvre de La Fayette, ce documentaire pratique une forme très élégante d’insolence en ne mentionnant jamais la bavure culturelle du matamore ignare. Pour son premier film, Régis Sauder a suivi une quinzaine de lycéens dans une zone sensible de Marseille en train d’étudier La Princesse. Et le roman que d’aucuns vouent aux oubliettes agit comme un puissant révélateur sur ces adolescents dont un bon nombre sont issus de l’immigration – une Black, émue de découvrir le Louvre, maison de ses "ancêtres", se fait salement rabrouer par sa copine, qui lui rappelle que leurs ancêtres étaient esclaves.

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"Je me suis senti concernée par le roman» dit une fille dont le cœur blance entre deux garçons. «Je suis une parallèle de la Princesse de Clèves», estime une autre tandis qu’un joyeux drille affirme: «Je suis plus  le Duc de Nemours, car je suis un chau lapin ». Réinventés dans le langage des banlieues, Mademoiselle de Chartres, Henri II, le Duc de Nemours reprennent vie. Ils posent d’éternelles questions sur les difficultés de l’amour, entrent en correspondances avec les problèmes des lycéens marseillais, ô toute puissance de la littérature!  «Princesses sont celles qui ont connu la misère Sont celles qui ont connu la douleur» scandait naguère KDD en hommage à Betty Shabazz, veuve de Malcolm X. L’un des jeunes lecteurs de La Princesse s’essaye d’ailleurs au rap : on découvre que Madame La Fayette a du flow.

En donnant la parole aux jeunes sans les juger, le film de Régis Sauder évoque Romans d’ados, mais un Romans d’ados revu et fécondé par la littérature. On pense aussi à L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche, dans lequel un groupe de lycéens répète Le Jeu de l'Amour et du Hasard de Marivaux. Et encore à Entre les Murs, de Laurent Cantet, qui montre la grandeur bafouée de l'enseignement.

Rédigé le 13 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (12) | TrackBack (0)

Visions du Réel: «Joann Sfar (dessins)»

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Fabuleux comédien, Mathieu Amalric a signé avec Tournée un film particulièrement génial dans le sens où il entremêlait d’inextricable manière réalité (les show des opulentes sirènes du New Burlesque) et fiction (les tribulations d’un producteur fauché). Pendant le tournage de Tournée, il a tourné ce documentaire consacré à Joann Sfar, dessinateur compulsif, qui réinvente la bande dessinée (Le Chat du Rabbin, Donjon…) quand il ne tâte pas du cinéma (Gainsbourg ()…).

Joann Sfar (dessins) commence avec une star du cinéma du réel, la bonne Nénette, l’orang-outan du jardin des Plantes, magnifiée par Nicolas Philibert. Planté devant sa cage, Sfar crayonne l’honorable guenon. La fiction s’en mêle quand le dessinateur s’emmêle les pinceaux : il explique à des gosses que le gros singes et le fils de la bégum velu ; zut, il s’est trompé. «Je leur raconte n’importe quoi», constate-t-il, mi rigolard mi effaré.

Pinceau à la main, Sfar s’approprie la réalité du monde. Il croque les animaux du zoo, les poissons à Rungis, couchés sur leur lit de glace, et même le poissonnier qui l’a dessiné de dos, le macchabée qu’on dissèque et les nus de l’Académie. Il cherche à comprendre les secrets de la matière, la supination, le réseau des tendons. Il maudit l’héritage de Walt Disney: à cause de lui, on ne peut s’empêcher de donner une expression à ce qu’on peint. Idéalement, on ne devrait pas s’intéresser plus à l’œil du rouget qu’à sa nageoire. Sur le papier imbibé, les rouges baves, exprimant la neige rosée où gisent les poissons. «Ils me font penser à la fois à ma bite et à ma bouche», dit Sfar, embêté qu’on ne puisse dessiner une sardine sans révéler un bout de son intimité…

Avec ses potes Riad Sattouf, Christophe Maé, Mathieu Sapin, ils vont boire un verre. Ils sortent les feutres, ils dessinent le bar, les filles du bar, les bouteilles derrière le bar. Saisir le réel, sans cesse, et le sublimer.

Quand le dessinateur rentre enfin, il pose sur le dos nu de sa femme qui dort un carnet de croquis plein de dessins érotiques et le feuillette. Elle finit par se réveiller. On éteint la lumière, on laisse Joann Sfar à ses responsabilités. On apprend par la bande que c’est la femme d’Amalric qui a tenu le rôle de Mme Sfar pour cette séquence de fin. Il faut se méfier des apparences, surtout lorsqu’il y a un mariolle derrière la caméra et un visionnaire devant. 

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Rédigé le 12 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (16) | TrackBack (0)

Visions du Réel: «Pulnoc» ou l'éloge des ténèbres

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Ce sont les frères Lumière qui ont inventé le cinéma, mais se fussent-ils appelés Abat-Jour (pour reprendre un gag de Godard), Klara Tasovskà s’en serait accommodée. Dans Pulnoc, la réalisatrice tchèque traite d’un sujet a priori anticinématographique, puisqu’il s’agit des ténèbres. Encore que le spectateur, sans s’en rendre compte, passe la moitié du temps dans le noir, ce noir qui sépare chaque photogramme de la pellicule…

Le combat entrepris par l’homme préhistorique, allumant un feu pour dissiper les ténèbres, a été couronné de succès au-delà de toute espérance. Avec l’appui de la fée Electricité, le bipède conquérant a fait la lumière sur l’ensemble du globe. Cette victoire éclatante a un revers : l’éradication de la nuit s’accompagne d’une annihilation des mystères, d’un apauvrissement de l’imaginaire, de fatigue chronique…

Ténèbres, ténèbres complices, où avez-vous disparu? Klara (comme par hasard elle se nomme Klara…) commence par raconter le combat d’un citoyen contre l’éclairage publique éclairant a giorno sa chambre à coucher. De l’ampoule brisée, la résistance s’élève à la dignité de croisade : les «ténébreurs» disjonctent le réseau plongeant des villages dans l’obscurité.

Peu de visages à l’écran. Des détails noyés dans un goudron de pixels, des images qu’on dirait filmées par une taupe, dans sa galerie. Cette œuvre au noir permet de fantasmer le black out ultime, de se retrouver avec soi même, de renouer avec le rythme biologique nié par nos cités éclaboussées de néons…

L’homme est un cochon qui regarde les étoiles, affirme un diction tchèque. Mais, les citadins ont beau levé le groin, il n’est plus guère loisible de voir la voûte incrustée de diamants à travers le halo lumineux des villes. «Le ciel plein d’étoiles est source des religions. Tant qu’on les voit, les religions existent. Quand on cesse de les voir, il n’y a plus de transcendances. Je pense que les terroristes sont formés dans les villes, coupées du ciel, pas dans les déserts... - comme celui de Tacama, au Chili, oasis des astronomes qui bénissent sa noirceur. Un autre penseur relève que les églises sont éclairées de l’extérieur, ce qui détruit l’obscurité sur 20 kilomètres; mais on ne peut pas y entrer.

Par-delà les considérations écologiques, rappelant que l’omniprésente électricité a un prix, ce beau film tout en noirceur en appelle à éteindre la lumière pour retrouver la lumière intérieure.

A propos d’obscurité, dans Fini (Danemark), elle descend sur un vieux monsieur atteint de la maladie d’Alzheimer. Jacob Secher Schulsinger filme avec tendresse une journée de son grand-père. Son lever, son départ pour l’institut où il passe chaque jour quelques heures, la tendresse et la lassitude de sa femme. Son identité se défait, sa vie se finit, Fini reste facétieux.

 

 

Rédigé le 12 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (8) | TrackBack (0)

Visions du Réel – «L’autre versant de Gstaad»

Lorsque le soir descend, le pitcheur prend des chemins vicinaux pour rejoindre le théâtre de Marens où se déroule la soirée RTS. Peu de flonflons, un verre de blanc et trois flûtes au sel à la sortie, mais beaucoup d’amis dans tous les coins et, sur l’écran, deux produits RTS de qualités.

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Avec Marco Dellamula, Patrick Chapatte a adapté en animation un de ses reportages en BD que publie Le Temps. Rehaussé de quelques mouvements discrets et de voix off, La mort est dans le champ, consacré aux bombes à sous-munitions, menaces de mort tapie dans les collines odoriférantes du sud-Liban, permet d’apprécier sur écran les qualités graphiques du dessinateur genevois.

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Elisabeth Aubert Schlumberger a pris le MOB pour rallier les Alpes bernoises. Elle en ramène L’autre versant de Gstaad, une fable helvétique sur la globalisation, l’improbable collision de Nous, paysans de montagne et de Diamants sur canapé. Au commencement, il y avait un vert alpage, des montagnes de neige, de l’air pur et des vaches qui donnaient du bon lait. Les poètes y sont venus chercher l’inspiration, les puissants le calme. En 1913, on érige le légendaire Gstaad Palace, un bâtiment digne du château de la Belle au Bois Dormant planté au milieu des masures des gueux. Les stars, Sydney Bechet, Marlene Dietrich, Liz Taylor et Richard Burton, Roger Moore, David Niven, établissent la réputation mondiale de la station, la jet set débarque. Parfois la vue imprenable les séduit moins que les arrangements fiscaux...

Le beau linge (les «Gäste») et les indigènes font bon ménage pendant des décennies. Aujourd’hui, l’équilibre est rompu. Trop de pognon (« La quantité a remplacé la qualité”), trop de voitures, trop de résidences secondaires, trop de boutiques de luxe. Les prix explosent, les indigènes n’ont plus de bistrots et pas assez d’argent pour fréquenter les commerces locaux. En même temps, les Gäste leur permettent de faire des affaires (la menuiserie, l’hôtellerie) ou de nouer les deux bouts (baby sitting, entretien du domaine skiable).Entre l’aéroport qui voudrait s’agrandir et les agriculteurs prêts à vendre leur domaine plutôt que de se ruiner la santé pour tirer le diable par la queue, la station bernoise saura-t-elle préserver sa traition paysanne et ne pas perdre son âme ?

A travers quelques personnages, un menuisier rieur, une paysanne philosophe et sa famille, le directeur lucide du Gstaad Palace, la réalisatrice brosse un portrait sidérant d’une station victime de son succès, construite à outrance et qui risque de voire. A quelques reprises, elle oppose les deux mondes à travers des images symboliques, mais sans insister sur le contraste, tellement frappant: certains pataugent dans le jacuzzi, d’autres dans la merde. Tandis qu’une paysanne coupe une salade de son jardin, une commerçante arrange une vitrine de luxe. Viande séchée et fromage d’un côté, homards sculptées dans le saindoux de l’autre...

Ce sont les nantis qui prêtent à rire, comme ce Gast qui trouvant la fenêtre de sa suite trop haute, a fait rehausser de 30 centimètres le plancher. La sagesse, elle vient de ceux qui travaillent la terre. La paysanne évoque la vieillesse, l’accepte. Elle dit que les gens sont comme la nature, ils poussent au printemps, produisent en été, s’étiolent en automne, et puis après, c’est l’hiver.

 

 

Rédigé le 09 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (18) | TrackBack (0)

Visions du Réel - Perspectives d’un Doc

Nyon château
Vous, je ne sais pas, mais moi il y a des mots dont la grossièreté me reste en travers de la gorge. Comme «pitch», cet anglicisme (lancer, particulièrement dans le cas du base-ball) qui tend à se substituer à des concepts comme scénario, idée, résumé, point de départ, voire critique dans le domaine du cinéma. Ou bien «doc» familière, abréviation de «documentaire», particulièrement déplacée dans un festival qui à élevé le genre à la dignité de «cinéma du réel...

Mais bon, dans la vie on est amené à faire des compromis et me voici juré dans le concours intitulé Pitching : prix RTS perspectives d’un doc. Qui a pour objectif de soutenir la création originale de films documentaires en Suisse romande. Sept dossier sur près d’une trentaine ont été sélectionné pour le pitching, qui s’apparente à un procès sans pénalité doublé d’une manche de la Ligue d’improvisation théâtrale. Réalisateurs et producteurs ont dix minutes pour présenter leur projets, par les verbe et par l’image, puis dix minutes pour répondre au questions du Jury – formé  de Gilles Pasche, directeur des programmes de la RTS, Luisella Realini, de la RTSI, Irène Challand et Gaspard Lamunière, du service documentaire de la RTS et votre serviteur.

Les sujets son tous intrigants. Entre les conséquences écologiques et humaines de l’extraction de l’or, les communautés cultivant l’helvétisme pittoresque aux Etats-Unis, une figure de la lutte contre la corruption, une mosaïque près de Jéricho autour de laquelle les peuples pourraient se réconcilier, les sages-femmes comme révélatrices des mutations sociales ou le témoignage des Suisses qui, à défaut de sentir le sable chaud, ont fait la Légion, les thèmes témoignent de la curiosité des cinéastes et de l’inépuisable richesse du monde.

Finalement, le Prix Perspectives d’un Doc, d’une valeur de 10 000.- été remis à la cinéaste Danielle Jaeggi (A l’ombre de la montagne) et au journaliste Alain Campiotti pour leur projet Reynold Thiel, missions secrètes d’un communiste suisse, portrait d’un aventurier et idéaliste neuchâtelois.

Bien pitché bon doc... argl! 

 

Rédigé le 09 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (15) | TrackBack (0)

Petites voix du Réel

Perret-Barisone
C’est le printemps et avril le jeune se prend pour juin. Le soleil tape sur Nyon. Par ce beau jour de réchauffement climatique, Visions du Réel entre dans une nouvelle ère de son histoire. Après seize ans passés à la tête du festival nyonnais, Jean Perret a laissé la place à Luciano Barisone. Dans la tour du Château où se déroule l’apéritif d’ouverture, les deux hommes se donnent une chaleureuse accolade et rigolent de bon cœur: le Réel est entre de bonnes mains, la passation de pouvoir s’est fait dans la joie.

Comme la Colombie est à l’honneur de la 17e édition de la manifestation (Focus Colombie), le buffet est relevé. Quant au responsable de la communication de la Poste suisse, un des sponsors, il pêche par humilité lorsqu’il dit que la poste est plus ou moins contemporaine  du cinéma, puisque le roi Cyrus organisa au 6e siècle avant J.-C. un premier réseau postal, alors que les frères Lumière n’ont projeté leurs premières œuvres qu’en 1895 (après J.C.).

Little-voices3
On reste en Colombie avec le film d’ouverture, Pequeñas Voces, de Jairo Carrillo et Oscar Andrade. Ce film retrace la guerre civile qui déchire la Colombie et les «petite voix» sont celles de trois enfants, éternelles victimes des conflits. Les réalisateurs ont imaginé un dispositif original pour dire l’indicible : ils ont réuni des milliers de dessins d'enfants, qu’ils ont montés en dessin animé. Perspectives bafouées, voitures brinqueballants, bâtiments carrébossus, vaches aplaties et personnages bidimensionnels, la maladresse assumée des représentations révèle une force expressive impressionnante. Malheureusement, pour tenir le récit, des animateurs professionnels ont rajouté des personnages reconnaissables. Graphiquement rudimentaire, ils évoquent South Park avec une touche manga. Ils sont plutôt repoussants, mais moins que les sons ineptes qu’ils profèrent, un jacassement continu qui s’avère horripilant et nuit au discours off des gosses. En dépit de ce défaut rédhibitoire, Pequeñas Voces parvient à capter l’attention. On regrette que la démarche ne soit pas plus rigoureuse.

 

Rédigé le 08 avril 2011 | Lien permanent | Commentaires (15) | TrackBack (0)

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